Vos meilleures décisions de carrière, vous ne les avez pas prises
On s'est tous retrouvés dans cette situation. On prend une décision importante pour notre carrière, et quand quelqu'un nous demande pourquoi, on ne sait pas toujours quoi répondre. On parle "d’instinct", "de feeling". On dit "ça me semblait logique".
Mais logique comment ?
Quand j'ai terminé mon alternance, j'avais une conviction : il fallait que je parte à l'étranger. C’était une certitude. Ce choix, je ne pouvais pas l'argumenter, je ne pouvais pas le défendre face à quelqu'un qui m'aurait demandé de le justifier point par point. Il fallait que je parte.
Et en même temps, le doute était là aussi.
Partir, c'était quitter ma famille, mes amis, tout ce que je connaissais. Pour quoi exactement ? Pour une carrière ? Est-ce qu'on sacrifie des années de proximité, de liens construits, pour une idée abstraite de ce qu'on veut devenir ? Je tournais en rond. La conviction tenait, mais je ne savais pas si elle méritait ce prix.
Pendant longtemps, j'ai appelé ça un choix instinctif. Une façon commode de ne pas avoir à répondre à la question.
Des années plus tard, j'ai compris ce qui s'était vraiment passé. Les personnes que je respectais le plus dans l’entreprise avaient toutes le même parcours : elles avaient terminé leurs études, rejoint la société, et très vite, elles étaient parties à l'étranger. Ce passage leur avait forgé quelque chose de rare. Une capacité à tenir sous pression. Une façon d'approcher les problèmes avec méthode. Une exécution des tâches irréprochable. Tout cela leur donnait une assurance que je n’avais pas encore.
Ces personnes avaient conditionné ma trajectoire sans que je m'en rende compte. Partir à l'étranger était devenu inévitable, car j’avais perçu des traits de caractère chez eux que je n’avais pas et que je voulais acquérir à tout prix
Ce que j'avais cru être un instinct était en réalité le produit de mon environnement. Mon cerveau avait pris une décision bien avant que je ne la formule.
Ce moment de ma carrière m’a appris qu’on ne contrôle pas toutes nos décisions. Mais on contrôle l'environnement dans lequel elles se forment.
Et ça change tout.
Imaginez qu'on vous demande de lever le poignet quand vous le souhaitez, et d'indiquer le moment exact où vous décidez de le faire. Simple.
C'est l'expérience que Benjamin Libet a menée en 1983. Et ce qu'il a découvert a changé la façon dont on comprend la décision humaine. Les électrodes sur le crâne des sujets montraient que le cerveau s'activait plusieurs centaines de millisecondes avant que la personne soit consciente de sa décision. La décision était déjà prise. La conscience, elle, arrivait après. Comme un porte-parole qui annonce une décision qu'il n'a pas prise.
Eric Kandel, prix Nobel de médecine, a poussé l'idée encore plus loin. Ce mécanisme ne se limite pas aux gestes du quotidien. Il structure nos choix les plus intimes. On choisit son partenaire en partie par des évaluations inconscientes, des signaux captés et traités bien avant que la raison n'entre en jeu.
Transposé à nos carrières, on réalise que la décision de rejoindre cette entreprise plutôt qu'une autre. De faire confiance à ce manager. De rester encore un an malgré les signaux d'alerte. De partir, enfin, sans vraiment savoir pourquoi maintenant plutôt qu'avant. Ces décisions qu'on croit avoir pesées, analysées, rationalisées, elles étaient peut-être déjà prises. On n'a fait que trouver les arguments après coup.
Freud l'avait dit avant Libet et Kandel : la majorité de notre vie mentale est inconsciente.
Alors si nos décisions les plus structurantes échappent en partie à notre contrôle conscient, est-ce qu'on est condamnés à les subir ? La réponse est ailleurs que là où on la cherche habituellement.
On ne peut pas reprogrammer son inconscient. Mais on peut choisir comment on le nourrit.
Dans une carrière, on ne contrôle pas le moment où une opportunité se présente, ni la décision qu'on prendra sous pression. Mais on contrôle ce qui précède. Les personnes qu'on fréquente. Les environnements qu'on choisit. Les contenus qu'on consomme. Ce sont ces choix en amont qui déterminent la qualité de nos décisions. Pas l'improvisation le jour J.
Voici les trois leviers concrets pour construire un environnement qui prend de bonnes décisions à notre place :
1. Choisir délibérément ses cinq personnes
On est la moyenne des cinq personnes qu'on fréquente le plus. Notre inconscient absorbe leurs comportements, leurs standards, leurs façons de décider, sans filtre, sans effort conscient. La question n'est donc pas "qui est-ce que j'admire ?" mais "qui est-ce que je fréquente vraiment ?" Fais la liste. Elle ne ment pas.
2. Auditer son environnement de travail
Un environnement qui valorise l'apprentissage calibre notre inconscient vers la progression. Un environnement qui valorise la stabilité avant tout le calibre vers l'évitement du risque. Pose-toi cette question une fois par trimestre : est-ce que mon environnement actuel entraîne mon inconscient dans la bonne direction ?
3. Traiter ses habitudes de consommation de contenu comme un entraînement
Ce qu'on lit, ce qu'on écoute, ce qu'on regarde nourrit les schémas que notre inconscient mobilisera plus tard. Ce n'est pas anodin. C'est de l'entraînement silencieux. Choisis tes contenus comme tu choisirais un coach, pas pour te distraire, mais pour calibrer les réflexes que tu veux avoir le jour où la décision comptera vraiment.
Ce que j'aurais voulu comprendre plus tôt, ce n'est pas comment mieux décider. C'est que la décision était déjà en train de se former, bien avant que je ne m'assoie pour y réfléchir.
Partir à l'étranger n'était pas un instinct. C'était le produit de ce que j'avais absorbé, des personnes que je côtoyais, de l'environnement dans lequel j'évoluais. Mon inconscient avait fait le travail. Je n'avais fait que suivre.
La bonne nouvelle, c'est qu'on n'est pas spectateurs de ce processus. On en est les architectes. Pas en contrôlant chaque décision, mais en choisissant ce qui les précède. Les personnes qu'on fréquente. Les environnements qu'on choisit. Les contenus qu'on consomme. Les outils qu'on intègre jusqu'à ce qu'ils deviennent des réflexes.
C'est ça, être l'artisan de sa carrière.
Construire l'atelier dans lequel les bonnes décisions deviennent naturelles.
La prochaine fois que tu prendras une décision qui te semble instinctive, pose-toi cette question : est-ce vraiment ton instinct qui parle, ou est-ce l'environnement que tu as choisi qui décide à ta place ?
Si tu connais quelqu'un qui cherche à comprendre comment prendre de meilleures décisions pour sa carrière, transmets-lui cette édition. Parfois, comprendre d'où viennent nos décisions suffit à changer la façon dont on les prend.