Kessel

Le temps que l'on prévoit n'est jamais le bon

Et ce décalage peut coûter cher à ta carrière

J'avais annoncé deux jours. Une présentation pour une réunion exceptionnelle avec le plus gros client de la boîte. Quelques slides, des chiffres déjà sous la main. C'était jouable, j'en étais certain.

J'avais même découpé la tâche en jalons. Une demi-journée pour les données, une pour la structure, une pour la mise en forme. Tout était cadré. Sauf que j'oubliais toujours quelque chose. Un détail invisible au départ, qui finissait par faire exploser toute mon estimation.

Cette fois, c'étaient les données. Elles demandaient un retraitement que je n'avais pas anticipé. Et pendant que je m'enfonçais dedans, l'horloge tournait.

Je passais des heures dans Excel à nettoyer mes tableaux, enchaînant des fonctions toutes plus tordues les unes que les autres. Des valeurs manquaient, il fallait en extrapoler certaines. Et au bout du compte, la présentation devait quand même raconter une histoire cohérente.

Après chaque clic, je regardais l'heure. Frénétiquement. Le temps qu'il me restait fondait à vue d'œil et j'avais cette boule au ventre, ce cœur qui cognait trop vite, cette sensation d'étouffer.

Je n'avais plus une seconde à perdre. Le train déraillait, et je m'accrochais. Il fallait qu'aucun message, aucun collègue, aucune interruption ne vienne tout faire basculer. Sinon c'était fini.

J'ai livré le cinquième jour.

Ce qui me dérangeait, ce n'était pas le retard. C'était que ça se reproduisait. Toujours. Quelle que soit la tâche, quel que soit le soin que je mettais à la préparer, je tombais dans le même piège.

Alors j'ai fini par le prendre personnellement. Comme un trait de caractère. Une fatalité qui me collait à la peau et que je traînerais toute ma carrière.

J'étais loin d'imaginer que ce comportement portait un nom, qu'un prix Nobel l'avait disséqué des décennies plus tôt, et qu'il suffisait d'une méthode toute simple pour cesser de me mentir sur le temps.

Le mécanisme derrière toutes nos estimations ratées

Le mécanisme s'appelle le planning fallacy. Daniel Kahneman et Amos Tversky l'ont décrit dès la fin des années 70.

Leur observation est simple. Quand on estime le temps qu'une tâche va nous prendre, on se trompe systématiquement dans le même sens : on prévoit trop court.

Kahneman raconte une histoire qui le concerne directement. Avec une équipe, il rédige un manuel scolaire. Tout le monde estime le projet à deux ans environ. Il pose alors la question à un collègue qui avait déjà mené ce type de travail : combien de temps ça avait pris aux autres équipes ? La réponse tombe. Sept ans. Et une équipe sur trois abandonnait avant la fin.

Le manuel de Kahneman a pris huit ans.

Ce qui est frappant, c'est que l'expérience ne nous protège pas. Le collègue connaissait la vraie durée. Il l'a quand même sous-estimée pour son propre projet.

On retrouve exactement ce piège dans nos carrières. Et il faut le distinguer d'un autre, qu'on a déjà croisé. Le problème n'est pas qu'on prévoit trop de tâches dans une journée. C'est qu'on se trompe sur le temps d'une seule. On regarde une tâche, on l'imagine se dérouler sans accroc, et on annonce un délai bâti sur ce scénario parfait.

Mais la réalité ne ressemble jamais au scénario parfait.

On planifie une tâche comme on la rêve

Quand on planifie une tâche, on l'imagine de l'intérieur.

On se projette dans le déroulé idéal. On voit les étapes s'enchaîner, les obstacles s'écarter, la concentration rester intacte du début à la fin. C'est ce que Kahneman appelle la vue intérieure.

Le problème, c'est que cette vue ignore tout ce qui n'est pas prévisible. Le collègue qui ne répond pas. Le fichier corrompu. La réunion qui tombe au mauvais moment. L'imprévu n'a pas de visage tant qu'il n'est pas là, alors on l'oublie dans nos calculs.

Et l'expérience passée ne nous corrige pas. C'est le plus déroutant.

Quand on repense à un projet qui a dérapé, on ne se dit pas « je sous-estime toujours ». On se dit « cette fois-là, c'était à cause des données ». La fois suivante, ce sera à cause d'autre chose. On range chaque retard dans une case « exception », et le schéma reste invisible.

Pourtant le schéma est là. Régulier. Mesurable.

Il existe une autre façon de regarder. Au lieu de plonger dans le déroulé d'une tâche, on prend du recul et on la compare à toutes les fois où on a fait quelque chose de similaire. C'est la vue extérieure. Et c'est précisément ce qui nous manque quand on annonce « deux jours » avec assurance.

La méthode qui remet nos estimations d'aplomb

La vue extérieure a un mode d'emploi. Kahneman l'appelle le reference class forecasting.

Le principe tient dans une question. Avant de se lancer, on se demande : la dernière fois qu'on a fait quelque chose de comparable, combien de temps ça a vraiment pris ?

Le temps réel. Celui qu'on mesure une fois la tâche finie, imprévus compris.

Cette question paraît anodine. Elle change pourtant tout, parce qu'elle remplace notre scénario idéal par une donnée concrète, tirée de notre propre passé.

En pratique, ça tient en trois réflexes.

Retrouver un précédent. Avant d'annoncer un délai, on cherche une tâche similaire déjà menée. La présentation client de la semaine dernière, le dernier rapport rendu. Le temps qu'elle a réellement pris devient notre point de départ, à la place de l'intuition.

S'appuyer sur l'écart du passé, pas sur le ressenti du moment. On gonfle tous un peu notre estimation « au cas où ». Le souci, c'est qu'on gonfle à l'instinct, et l'instinct minimise. En regardant l'écart habituel entre ce qu'on prévoyait et ce qui s'est passé, on obtient une marge fiable plutôt qu'un chiffre rassurant.

Annoncer le délai réaliste. La tentation de promettre court est forte, surtout en début de carrière, quand on veut prouver qu'on tient ses engagements. Un délai tenu pèse pourtant plus lourd qu'un délai flatteur manqué.

Avec le temps, ces réflexes deviennent automatiques. On cesse de planifier depuis le scénario parfait pour planifier depuis ce qui se passe vraiment.

Le jour où j'ai commencé à estimer mes tâches à partir des précédentes plutôt que de mes espoirs, j'ai arrêté d’avoir la boule au ventre quand j’approchais de l’échéance.

Le temps devient notre meilleur allié

On croit souvent que mal estimer son temps, c'est manquer de rigueur. En réalité, c'est ignorer une donnée qu'on a sous les yeux : notre propre historique.

Kahneman ne nous demande pas de deviner mieux. Il nous invite à regarder ce qui s'est déjà passé, et à en faire notre boussole.

La prochaine fois qu'on s'apprête à lancer « c'est l'affaire de deux jours », on peut marquer une pause. Se demander combien de temps la dernière tâche du genre a vraiment pris. Et annoncer ce chiffre-là, même s'il dérange un peu.

C'est un réflexe minuscule. Mais sur une carrière, il fait la différence entre quelqu'un qui court après ses délais et quelqu'un sur qui on peut compter.

Si tu connais un collègue qui promet toujours « pour demain » et livre la semaine d'après, transmets-lui cette édition. Parfois, comprendre d'où vient le problème suffit à commencer à le résoudre.

Dans le prochain kit, on s'attaque à un mécanisme plus intime encore. Celui qui nous fait repousser une tâche non pas par manque de temps, mais à cause de ce qu'elle nous fait ressentir. On verra pourquoi la procrastination n'a presque rien à voir avec la paresse, et tout à voir avec nos émotions.

Le pragmakit - Le kit pragmatique pour ta carrière

Par Adama Doye

À propos de l’auteur de Le pragmakit - Le kit pragmatique pour ta carrière …