Le dîner qui a lancé un été de doute
Avril 2022. Un dîner d'anciens collègues, comme il y en avait eu cent avant celui-là. La même table, les mêmes vannes, les mêmes histoires de boulot qu'on se raconte en se coupant la parole.
Et puis quelqu'un lâche une phrase entre le plat et le dessert. Un poste se libère dans son entreprise.
Cette entreprise, ça faisait des années que je rêvais de la rejoindre.
Sauf qu'à cette table, il y avait aussi mon boss.
Alors je n'ai rien dit. J'ai hoché la tête comme on hoche la tête devant une information qui ne nous concerne pas.
Quelques minutes plus tard, la même personne se tourne vers moi. « Toi Adama, tu ne serais pas intéressé ? Gestionnaire de compte, très bien payé, tu restes à Dubaï. »
Je me suis figé. J'ai balbutié quelque chose de vague et de poli, juste assez pour que la conversation reparte ailleurs.
Le lendemain, je l'ai rappelé. Cette fois j'ai dit oui.
Les missions collaient exactement à ce que je voulais faire ensuite. Restait le plus dur : l'annoncer à mon boss, celui qui m'avait donné ma chance quand personne ne me connaissait. Sa réponse : « Ça y est, tu m’abandonnes. »
Mais c’était plus fort que moi, il fallait que je tente ma chance. Je sentais que cette opportunité, c’était un signe du destin.
J’ai passé le cycle des entretiens. Mon profil plaisait, on me l'a dit. Je suis sorti du dernier échange avec cette certitude qu'on a quand on sait qu'on a bien travaillé.
Il ne restait plus qu'à attendre l'appel.
L'appel n'est pas venu. Juin est passé. Juillet aussi.
J'étais en vacances, censé décrocher, et je passais mes soirées à refaire le film. Est-ce que j'avais mal répondu quelque part ? Est-ce qu'ils avaient trouvé mieux ? Je relisais mes mails, je vérifiais mon téléphone, et chaque hypothèse en appelait une autre sans jamais me faire avancer d'un centimètre.
La réponse est tombée fin août. Les recrutements étaient gelés. Personne n'avait été recruté à ma place, le poste avait simplement cessé d'exister.
Tout ce que je pouvais faire, je l'avais fait. Postuler, me préparer, répondre à leurs questions. Après le dernier entretien, il ne me restait plus rien à faire.
Le reste ne m'a jamais appartenu. Le budget, le calendrier, la décision d'un comité que je n'ai jamais rencontré.
J'ai passé l'été sur ce reste sans le savoir.
Cette frontière entre ce qui nous appartient et ce qui ne nous appartiendra jamais, un homme l'a tracée il y a près de deux mille ans. Il en a fait la première ligne de son manuel.
Ce qui dépend de nous, ce qui n'en dépend pas
Reprenons cet été 2022 et posons deux colonnes.
Dans la première : ma préparation, mes réponses en entretien, ma décision de postuler malgré la réaction de mon boss. Dans la seconde : le budget de l'entreprise, l'humeur du comité, la décision de tout geler.
Colonne une, j'avais fait le travail. Colonne deux, je n'ai jamais eu la main. Et c'est la colonne deux qui m'a occupé de juin à fin août.
Ce découpage a un nom. La dichotomie du contrôle, formulée par Épictète, ancien esclave devenu professeur de philosophie. Son Manuel s'ouvre sur un tri : il y a ce qui dépend de nous, et il y a ce qui n'en dépend pas.
Ce qui nous appartient tient en quatre éléments, tous mentaux. Ce que nous jugeons, ce que nous décidons de faire, ce que nous désirons, ce que nous refusons. Dans une semaine de travail, ça se réduit à nos actes et à notre lecture de la situation.
Tout le reste appartient à l'autre colonne. Ce que notre manager pense de nous. La promotion attendue depuis deux ans. La décision qui se prend deux étages plus haut. Le feedback d'un client, la réorganisation annoncée un mardi matin.
Cet été-là, je me suis raconté que je subissais une injustice. En réalité, je souffrais d'une ligne budgétaire.
Reste un problème que cette version dure ne règle pas. Si le résultat d'un entretien ne dépend pas de nous, pourquoi s'y préparer ? Poussée jusqu'au bout, la dichotomie devient un excellent argument pour arrêter d'essayer.
C'est ce mur qu'un philosophe américain a heurté en 2009, en tentant de vivre selon ce manuel. William Irvine s'est aperçu que presque tout ce qui compte dans une carrière refusait d'entrer dans l'une ou l'autre colonne. Alors il en a ajouté une troisième.
Qu'est-ce qui dépend vraiment de nous ?
Irvine part d'un constat simple. Entre ce qu'on contrôle et ce qu'on ne contrôle pas, il manque une case. La plus fréquente, celle où se joue presque tout notre travail. Ce qu'Épictète rangeait en un bloc dans la seconde colonne, Irvine le redécoupe
Un entretien, une candidature, un désaccord avec un collègue. À chaque fois, on peut agir. On ne décide pas de la fin.
Irvine appelle ça le contrôle partiel. Et sa règle pour cette case tient en une phrase : on se fixe comme objectif la seule partie qu'on maîtrise du début à la fin.
Son exemple est celui du joueur de tennis. Gagner le match ne dépend pas que de lui, l'adversaire a son mot à dire. Jouer au meilleur de son niveau ne dépend que de lui. Alors il fait de ça son objectif, et il entre sur le court avec une chose à réussir plutôt qu'une chose à espérer.
Ce qui change n'est pas l'effort. On travaille autant, parfois plus. Ce qui change, c'est l'endroit où on met notre inquiétude.
Le tri prend cinq minutes. Sur un carnet, avant une réunion, ou après un mail qui nous a serré le ventre. Une situation précise, pas notre vie entière.
Et ce qu'on obtient au bout n'est pas une garantie de résultat. C'est plus rare que ça : savoir exactement où s'arrête notre responsabilité.
Ce que je retiens de cet été-là
Ce poste, je ne l'ai jamais eu. Et avec le recul, ce n'est pas ce que je retiens de cet été-là.
Ce que je retiens, c'est le temps passé à interroger une décision qui ne m'appartenait pas. J'avais fait ma part entièrement. Personne ne me l'avait dit, et je n'avais aucun moyen de le voir par moi-même.
Le tri ne te donnera pas le résultat que tu attends. Il ne fera pas revenir un appel qui ne vient pas. Il te dira simplement où ta responsabilité s'arrête, et ce jour-là, c'est la seule information qui compte.
Alors avant de refermer ce kit, prends la situation qui t'occupe en ce moment. Celle qui tourne encore le soir. Pose les trois colonnes, remplis-les honnêtement, et regarde où tu as mis ton énergie cette semaine.
Cette semaine, on a appris à trier une situation. Ranger dans la troisième colonne ne veut pourtant pas dire abandonner. Sur une bonne partie de ce qu'on ne contrôle pas, il reste un moyen d'agir, indirect mais réel. C'est le sujet du prochain kit.
Si quelqu'un autour de toi attend une réponse qui ne vient pas, une candidature, une décision, un feedback, transmets-lui cette édition. Parfois, savoir où s'arrête sa part suffit à rendre l'attente supportable.
