Kessel

On peut agir sur ce qu'on ne contrôle pas

Notre influence dépasse largement notre contrôle

Mon prédécesseur quittait Dubaï.

Pendant des mois, je l’avais suivi partout. Chaque visite client, j’étais avec lui, dans la voiture à l’aller, assis à côté de lui en réunion, et encore dans la voiture au retour à décortiquer tout ce qui s’était dit durant la visite. J’observais tout. Ce qu’il disait. Ce qu’il ne disait pas. Comment il annonçait un retard sans que la réunion tourne mal.

C’était mon premier poste à responsabilité et on venait de me confier le plus gros compte de la boîte. Alors je voulais tout apprendre de lui avant qu’il parte.

Et puis est arrivé son dernier jour.

La semaine d’après, j’y allais seul. Je commençais à me poser un tas de questions : “Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ?” “Ils vont peut-être penser que je ne fais pas l’affaire.”

Je savais que j’étais capable de gérer ce compte. J’avais juste besoin que le client y croie aussi. Parce que lorsque client doute de toi, tout devient dix fois plus lourd. S’il me validait, une bonne partie du travail était fait.

Alors j’ai mis toute mon énergie là-dessus.

Je relisais mes mails trois fois. Je préparais mes réunions comme des oraux. Je disais oui à tout. Je guettais leurs réactions, je cherchais dans leur ton s’ils me comparaient à celui d’avant.

Pendant ce temps, mon boss m’a fixé des deadlines. Et j’ai commencé à les rater.

C’est là que j’ai compris que je m’épuisais du mauvais côté. J’ai lâché ce qu’ils pensaient de moi et je me suis concentré sur mon travail. Livrer ce que j’avais promis, quand je l’avais promis. Reprendre un par un les vieux dossiers bloqués qui pourrissaient la relation depuis des années, ceux que personne ne voulait ouvrir. Rappeler quand j’avais dit que j’allais rappeler.

Le premier mois, rien. Le deuxième non plus.

Puis un jour, mon responsable me dit que le client a parlé de moi en interne. En bien.

Je n’avais rien demandé. Je n’avais soigné aucune phrase pour ça.

L’image après laquelle je courais, je l’ai obtenue en arrêtant de courir après. En me concentrant sur la seule chose qui m’appartenait vraiment : mon travail.

Ce mécanisme, un chercheur américain l’a mis en mots bien avant moi.

Notre influence n'a pas de limite

L’écrivain Stephen Covey décrit deux cercles dans son ouvrage, les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent.

Le premier, c'est le cercle de préoccupation. Tout ce qui prend de la place dans notre tête au travail. Ce qui nous inquiète, ce qui nous agace, ce à quoi on repense sous la douche le dimanche soir.

Il est très large. Il contient des choses qui nous touchent mais sur lesquelles nous n’avons pas le contrôle. Mais il contient aussi des sujets sur lesquels on pourrait agir et qu'on se contente de ruminer.

Le deuxième est plus petit et il se trouve à l'intérieur du premier. C'est le cercle d'influence. Ce sur quoi on a réellement une prise. Notre travail, nos délais, notre préparation, la façon dont on traite les gens autour de nous.

Ce que Covey observe, c'est que ce petit cercle n'a pas une taille définitive. Il grandit ou il rétrécit. Tout dépend d'où on met notre énergie.

Quand on passe nos journées sur ce qu'on ne maîtrise pas, à commenter, à ruminer, à guetter des signaux, l'énergie part dans le vide. Et le travail sur lequel on avait vraiment une prise se dégrade pendant ce temps. Le cercle d'influence rétrécit.

Quand on investit dans ce qu'on maîtrise, il grandit. Et il absorbe au passage des sujets qui étaient hors de notre contrôle.

C'est comme la musculation. On ne choisit pas la taille de ses bras, on choisit la charge que l’on soulève. Et à force de soulever, la taille des bras suit. Personne n'a jamais pris un centimètre de tour de biceps en regardant les autres s'entraîner.

Dans mon cas, le client n'a pas été convaincu par mes efforts de communication. Il a été convaincu par des dossiers enfin traités.

C'est ça, le mécanisme. On gagne du terrain sur ce qu'on ne contrôle pas en s'occupant de ce qu'on contrôle déjà.

Une question reste ouverte. Comment on sait, sur le moment, dans quel cercle on est en train de dépenser son énergie ?

Ce que nos mots disent de nous

Covey a remarqué quelque chose de simple. La façon dont on parle trahit le cercle dans lequel on est.

Il y a un langage propre au cercle de préoccupation. On l'a tous déjà utilisé. Je n’ai pas le temps. Je n'ai pas le choix. Si seulement le client était moins exigeant. Ces phrases ont un point commun : le sujet de l'action, ce n'est jamais nous.

Et il y a un langage qui vient du cercle d'influence. Je peux faire ça. Voilà ce que je propose. Je vais essayer autrement. Ici, le sujet, c'est nous, et il y a un verbe derrière.

L'outil, c'est de faire passer nos phrases par ce filtre.

Reprenons une situation qui nous occupe la tête en ce moment. Un projet mal cadré, un manager absent, une décision qu'on n'a pas comprise. Et posons-nous la question : si je devais résumer le problème à voix haute, qu'est-ce que je dirais exactement ?

Écrivons la phrase. Puis regardons qui en est le sujet.

Si la phrase commence par eux, par l'entreprise, on est dans la préoccupation. Nous devons donc recentrer le débat sur nous, et trouver notre zone d’influence.

Mon manager ne me donne aucune visibilité devient je peux lui demander trois choses précises lundi. C'est plus petit. C'est beaucoup moins satisfaisant à dire. Mais c’est une bonne solution pour reprendre le contrôle de la situation.

Certaines phrases ne se réécrivent pas. La réorganisation aura lieu, le budget est coupé, le client restera difficile. Celles-là, on les laisse où elles sont. Ce n'est pas de la résignation, c'est du tri : elles ne méritent pas notre énergie.

Et notre travail commence là où la réécriture a marché.

Là où tu poses ton attention

Ce que tu ne contrôles pas ne bougera pas parce que tu y penses plus fort.

Cette semaine, il y a un sujet qui va tourner dans ta tête. Une décision de notre hiérarchie, une équipe qui ne suit pas, quelqu'un qui te juge mal. Tu vas y consacrer des heures, en réunion, dans les couloirs, le soir en rentrant.

Ton influence n'est pas fixée par ton niveau hiérarchique. Elle est fixée par l'endroit où tu poses ton attention, et personne dans ton entreprise ne décide de ça à ta place.

Si tu connais quelqu'un qui s'épuise en ce moment sur un sujet qui ne dépend pas de lui, envoie-lui cette édition. Parfois, savoir où on dépense son énergie suffit à en récupérer.

Le pragmakit - Le kit pragmatique pour ta carrière

Par Adama Doye

À propos de l’auteur de Le pragmakit - Le kit pragmatique pour ta carrière …