J’étais passé maître dans l’art de la procrastination sans le savoir.
Pas la procrastination classique, celle où on repousse tout. La mienne était plus sélective. Chaque jour, je ne remettais au lendemain qu’une seule tâche. La plus importante. Celle qui m’aurait donné l’occasion de me mettre en valeur et de faire avancer ma carrière.
Le reste, je le faisais. Bien, même. Je répondais aux demandes, je tenais mes délais, mes livrables étaient corrects. Alors quand certains sujets prenaient un peu de retard, je ne voyais pas où était le problème. Dans l’ensemble, le travail était satisfaisant.
Sauf que mon management ne le voyait pas comme ça. Ce qui manquait n’était pas la quantité de travail. C’était le signal que je mettais toute mon énergie sur ce qui comptait à leurs yeux.
Le jour où je l’ai compris, j’ai été paralysé.
Parce que cette tâche, je la connaissais. Je savais exactement laquelle c’était. Et je savais aussi qu’elle me répugnait. Je ne savais pas par quel bout la prendre. Alors plutôt que de rester immobile, je faisais autre chose. Je me laissais du temps pour y réfléchir. La journée passait, je ne l’avais pas entamée. Une fois le déjeuner derrière moi, c’était plié : plus assez d’énergie cognitive pour m’y mettre.
C’est là que j’ai découvert une image qui a tout changé dans ma façon de commencer une journée.
La tâche la plus importante ressemble à un crapaud. Personne n’a envie d’y toucher. On ne va pas la savourer, on ne va pas la déguster bouchée par bouchée en attendant que ça devienne agréable. On l’avale. D’un coup. Le matin, avant tout le reste.
Et une fois qu’elle est passée, plus rien dans la journée ne peut nous faire aussi peur.
Pourquoi le pire doit passer en premier
En 2001, l’auteur canadien Brian Tracy publie Avalez le crapaud. Le titre s’inspire d’une formule attribuée à Mark Twain : si la première chose que tu fais le matin est d’avaler un crapaud vivant, tu peux traverser le reste de ta journée en sachant que le pire est derrière toi.
Le crapaud, c’est la tâche la plus importante de la journée. Celle qui a le plus d’impact sur nos résultats. Et par une coïncidence qui n’en est pas une, c’est presque toujours celle qu’on a le moins envie de commencer.
La règle tient en une phrase : on l’avale en premier. Avant les mails, avant les réunions, avant le reste.
Ce qui se passe ensuite est mécanique.
Quand on avale le crapaud, on alloue nos meilleures ressources cognitives à la tâche qui compte le plus. Le matin, notre capacité d’attention est intacte, elle n’a pas encore été grignotée par les sollicitations. Et une fois la tâche derrière nous, tout ce qui suit paraît plus léger par contraste. La journée descend au lieu de monter.
Quand on ne l’avale pas, l’inverse se produit. On l’a vu avec l’effet Zeigarnik : une tâche commencée ou simplement identifiée mais non terminée reste active en arrière-plan. Elle prélève de l’attention sur tout le reste, en silence, toute la journée.
Le résultat, c’est cette sensation étrange qu’on connaît tous. On a coché douze lignes sur la liste. On a répondu, traité, avancé. Et le soir, on rentre avec l’impression de n’avoir rien fait.
Le problème n’est pas la quantité de travail. C’est que le crapaud est toujours là, et qu’il a passé la journée à nous regarder.
Repérer son crapaud avant qu’il ne nous repère
Le problème n’est presque jamais la volonté. C’est l’identification. Tant qu’on ne sait pas quelle est la tâche à plus fort impact, on se rabat naturellement sur ce qui est facile à commencer.
On l’a vu dans l’édition précédente : 20 % de nos tâches produisent 80 % de la valeur perçue par notre hiérarchie. Le crapaud vit dans ces 20 %.
Trois pièges classiques. On le confond avec la tâche la plus difficile, avec la plus urgente, ou avec la plus visible. Le vrai crapaud est celui qui fait avancer l’objectif de notre manager.
Le test des trois questions
Chaque soir, on passe la liste du lendemain au filtre suivant.
1. Sur quoi mon manager est-il évalué ce trimestre ?
2. Laquelle de mes tâches sert directement cet objectif ?
3. Est-ce que celle-là me donne envie de la repousser ?
La tâche qui sort de ce filtre est la première chose qu’on traite le lendemain matin.
Une règle, une seule
Un crapaud par jour. Pas trois. Quand on en désigne trois, on n’en désigne aucun, et on retombe dans la paralysie du choix.
Un crapaud, avalé avant 10 heures. Le reste de la journée nous appartient.
Ce qui reste à la fin de la journée
Une journée bien remplie et une journée qui fait avancer sont deux choses différentes. On peut cocher quinze lignes et ne pas bouger d’un centimètre. On peut n’en cocher qu’une et changer la trajectoire d’un trimestre.
Ce qui sépare les deux tient à l’ordre dans lequel on attaque. Rien d’autre.
Demain matin, avant d’ouvrir la boîte mail, une seule question : quel est mon crapaud ?
Si quelqu’un autour de toi termine ses journées épuisé avec le sentiment de ne pas avancer, transmets-lui cette édition. Il y a de fortes chances qu’il connaisse déjà son crapaud, et qu’il attende juste qu’on lui dise de l’avaler.
Reste une chose à régler : savoir quelle tâche traiter en premier ne sert à rien si on l’attaque entre deux notifications. La semaine prochaine, on verra comment protéger le temps qu’elle mérite.
