Je suis entré dans cet état sans savoir qu’il portait un nom.
Musique Lofi Girl dans les oreilles. Mes mains naviguaient sur le clavier sans une faute de frappe. Aucune envie d’être interrompu. Mon téléphone était dans une autre pièce, ma messagerie coupée. L’objectif de ma tâche était clair, difficile à atteindre, mais je me sentais de taille. Et je savais que mener cette tâche à bout, c’était l’occasion de montrer que je pouvais tenir des responsabilités.
Deux heures étaient passées.
J’ai récupéré mon téléphone. Trois appels en absence, des dizaines de messages Teams, une cinquantaine d’e-mails. Bizarrement, ça ne m’a pas paniqué. J’avais le sentiment du devoir accompli.
Et j’ai compris quelque chose ce jour-là : rien n’est plus urgent que les priorités qu’on se fixe soi-même. Tout le reste, ce sont les priorités des autres.
Le vrai problème est arrivé après.
Je voulais retrouver cette sensation, cette productivité si dense qu’elle rend les heures invisibles. Mais je n’avais aucune idée de ce qui l’avait déclenchée.
Alors j’attendais. Certains jours ça venait, d’autres non. Cette irrégularité se voyait de l’extérieur, et elle me coûtait. Au fond, je savais que le potentiel était là. Que si j’arrivais à provoquer cet état plus souvent, mes productions, ma performance et mes résultats suivraient.
Restait à comprendre comment.
Il m’a fallu du temps pour saisir que cet état ne dépendait pas de ma volonté. C’était un mécanisme. Et comme tous les mécanismes, il obéit à une combinaison précise. Les bons chiffres, dans le bon ordre, et le verrou cède.
Ce qui se passe quand les heures deviennent invisibles
Cet état porte un nom : le flow. La psychologie l'a défini comme un moment où l'attention est si absorbée par une tâche que la conscience de soi et du temps s'efface. On ne se voit plus travailler. On travaille.
Il y a une partie de notre cerveau, le cortex préfrontal, qui observe et juge en permanence ce qu'on fait. Il vérifie l'heure. Il se demande si on s'y prend bien. Il rappelle qu'un e-mail attend.
Sauf qu'il ne tourne pas toujours au même régime. Le neuroscientifique Arne Dietrich a montré que cette zone baisse en intensité quand on entre en concentration profonde. Elle se met en veille.
C’est par exemple ce qui se passe sur un trajet en voiture qu'on connaît par cœur. Avec un passager qui parle, on conduit en restant conscient de chaque geste : le feu, le clignotant, le rond-point. Seul et en silence, on arrive à destination sans se souvenir d'un seul virage.
Le temps, lui, a continué de passer normalement. C'est le compteur qui s'est mis en veille.
Reste à savoir ce qu'on gagne à provoquer cet état plutôt qu'à l'attendre.
Dans le kit précédent, on a vu comment protéger son temps. Ça, c'était la condition d'entrée. Le flow, c'est le rendement.
Parce que ce qu'on produit dans cet état a une autre densité. On apprend plus vite. Et on devient capable de traiter les dossiers qui demandent trois heures d'affilée, ceux que les autres contournent.
C'est comme ça qu'on avance dans sa carrière sans avoir à le demander. Personne ne dira jamais « il entre souvent en flow ». On dira « les sujets complexes, on les lui confie ».
Pourquoi ça ne se déclenche pas sur commande
Le problème, c'est qu'on peut couper le téléphone, vider l'agenda, fermer la porte, et bloquer deux heures sur la même page.
Ce qui décide se joue ailleurs : dans le rapport entre la difficulté de la tâche et notre niveau de compétence. Le psychologue Csíkszentmihályi en a tiré quatre zones :
L'anxiété : difficulté haute, compétence basse : On ouvre le fichier, on le referme, on remet au lendemain. L’anxiété est trop forte.
L'ennui : difficulté basse, compétence haute : La tâche se fait toute seule. Pendant ce temps, l'attention part ailleurs.
L'apathie : les deux au sol : On exécute sans rien ressentir. C'est la zone la plus fréquente de nos journées.
Le flow : les deux au plus haut : La tâche résiste juste assez pour qu'on s'y engage entièrement. Les heures deviennent invisibles.
Avant de se demander comment mieux se concentrer, il y a donc une question plus utile.
Dans quelle zone est-ce que je me trouve ?
Ce qu'on modifie quand on connaît sa zone
Sur les deux axes de la matrice, un seul se règle aujourd'hui. La compétence se gagne avec les années, la difficulté se modifie tout de suite.
C'est là qu'on agit. Une fois la zone identifiée, sortir de l'anxiété, de l'ennui ou de l'apathie ne demande pas plus de discipline. Ça demande de modifier la tâche.
Quand la difficulté écrase. (anxiété) On fractionne la tâche jusqu'à retrouver une prise. Et quand fractionner ne suffit pas, on demande à quelqu'un qui sait. Trente minutes avec la bonne personne remplacent trois jours d'évitement.
Quand la difficulté s'efface. (ennui) On ajoute une contrainte volontaire. Un temps réduit de moitié, un format imposé, un standard plus exigeant que celui qu'on nous demande. On recrée de la tension là où il n'y en avait plus.
Quand les deux sont au sol. (apathie) On arrête de chercher le flow, c'est le mauvais combat. Ces tâches ne méritent pas notre énergie. On les groupe, on les expédie en fin de journée, on protège le reste.
Quant à la compétence, c’est le seul curseur qu'on ne peut pas déplacer en fractionnant ou en ajoutant une contrainte. Il monte lentement, sans qu'on le voie monter.
Mais il monte. Et quand il monte, la zone de flow devient accessible.
Le dossier qui nous mettait en anxiété il y a un an, c'est peut-être celui sur lequel on entre en flow aujourd'hui. La tâche n'a pas changé, nous si.
C'est pour ça qu'il ne faut pas fuir cette zone en début de carrière. C'est exactement là que la compétence monte.
Le flow de demain se construit dans l'inconfort d'aujourd'hui.
La vérité sur l’état de flow
Le flow n'est pas un accident. C'est le résultat d'un réglage.
La prochaine fois que tu bloques un créneau et que rien ne vient, ne cherche pas la volonté qui te manque. Regarde la tâche et pose-toi une seule question : est-ce qu'elle est trop dure, ou trop facile ?
La réponse t'indique quoi bouger. Fractionner, demander de l'aide, ajouter une contrainte.
Et si aujourd'hui la difficulté te dépasse encore, c'est le meilleur endroit où être. Dans un an, ce même dossier sera peut-être celui qui te fera perdre la notion du temps.
Si tu connais quelqu'un qui bloque des créneaux sans jamais arriver à s'y mettre, transmets-lui cette édition. Le problème n'est peut-être pas son agenda.
