Pourquoi j'ai eu honte de ne pas savoir tout faire à la fois
Je n'ai jamais su faire deux choses à la fois. Et pendant longtemps, j'en ai eu honte.
Autour de moi, mes collègues semblaient avancer sur trois fronts en même temps sans rien perdre en route. Un mail, un rapport, une conversation, le tout dans le même mouvement. Moi, je n'arrivais à tenir qu'une tâche à la fois. J'avais toujours l'impression d'avoir un temps de retard sur eux.
Le pire, c'était les interruptions. Dès qu'on me coupait, l'anxiété montait. Je voulais régler le dérangement au plus vite pour replonger dans ce que je faisais. En temps normal, ça passait. Quand les interruptions s'enchaînaient, tout devenait ingérable. Et je me répétais la même phrase : je ne suis pas fait pour le multitâche.
Demander de l'aide ? Hors de question. Avouer qu'on ne sait pas s'organiser seul, en début de poste, c'est la pire des publicités. Gérer son temps, c'est censé être la base du métier, le standard implicite qu'on maîtrise avant même d'arriver.
Dans ma tête, l'équation était limpide. Multitâche, c'était faire plusieurs choses à la fois, donc être productif. Comme je n'y arrivais pas, je me voyais comme quelqu'un d'improductif. Puis un jour, par hasard, je tombe sur cette phrase du célèbre photographe Steve Uzzell : « le multitâche, c'est la meilleure façon de rater plusieurs choses à la fois ».
Cette phrase prenait le contre-pied de toutes mes croyances, et les réduisaient en poussière. Ma façon de travailler, celle dont j'avais honte, était peut-être la bonne depuis le début.
Restait une chose à faire : comprendre ce qui se cachait derrière cette phrase, pour transformer ce que je prenais pour un handicap en véritable atout. Ce que j'allais découvrir m'a soulagé. Si je n'arrivais pas à faire deux choses à la fois, c'est que personne n'y arrive vraiment.
Ce que le cerveau fait vraiment entre deux tâches
Le multitâche n'existe pas.
Notre cerveau ne mène jamais deux tâches de front. Il bascule de l'une à l'autre, si vite qu'on prend cette illusion de simultané pour de la productivité. Sauf que chaque bascule se paie.
Les chercheurs Rubinstein, Meyer et Evans (2001) ont chiffré l'addition : à force de jongler, on peut perdre jusqu'à 40% de son temps productif.
Restait à savoir où filaient ces minutes.
La réponse, je l'ai trouvée chez la psychologue Sophie Leroy. Dans son étude de 2009, elle pose un nom sur le phénomène, le résidu attentionnel.
Quand on quitte une tâche pour une autre, une partie de notre attention reste accrochée à la première. On croit être passé à autre chose, mais une fraction de notre esprit tourne encore, en arrière-plan, sur ce qu'on vient de lâcher.
C'était exactement mon problème avec les interruptions.
Je ne perdais pas le temps de la coupure, je perdais celui qu'il me fallait pour revenir vraiment dans ma tâche. Et plus elles s'accumulaient, plus mon attention se fragmentait. Là, dans cet angle mort, filaient les minutes.
Dix secondes pour ne plus perdre le fil
Si tout se joue dans la bascule entre deux tâches, c'est là qu'il faut agir.
Notre premier réflexe, c'est de vouloir supprimer les interruptions. Elles font pourtant partie du métier, on ne les éliminera jamais vraiment. Ce qu'on peut changer, en revanche, c'est notre façon de quitter une tâche.
Sophie Leroy a creusé cette piste. Le piège réside dans la manière dont on laisse une tâche en suspens. Le cerveau la garde ouverte, en veille, parce qu'il ignore où elle s'est arrêtée et comment la reprendre.
D'où un geste tout simple. Avant de lâcher une tâche, on s'accorde dix secondes pour écrire une ligne : où on en est, et la prochaine action concrète.
Cette ligne dit au cerveau que la tâche est rangée, qu'il peut relâcher la prise. Le résidu se dissipe, l'attention se libère pour ce qui arrive. Et au retour, plus besoin de fouiller dans sa mémoire pour retrouver le fil, le point d'entrée est déjà là.
C'est exactement ce qui me manquait quand les interruptions s'accumulaient. Je sautais d'une tâche à l'autre en laissant chaque chantier béant derrière moi. Aujourd'hui, je ne quitte plus rien sans poser ce petit repère. Une ligne avant de partir, et je reviens en quelques secondes là où d'autres mettent de longues minutes.
Le vrai coût d'une interruption n'est pas la coupure
Ce que j'ai longtemps pris pour une limite était en fait la bonne manière de travailler. Le problème n'a jamais été ma capacité à tenir une seule tâche à la fois. Le problème, c'était de quitter mes tâches sans jamais les ranger derrière moi.
La prochaine fois qu'on t'interrompt, observe-toi. Combien de minutes te faut-il pour revenir vraiment dans ce que tu faisais ? C'est là, dans ces minutes invisibles, que se cache le coût réel du multitâche.
On vient de voir ce qui se passe quand on quitte une tâche sans la ranger. Mais il y a une autre fuite, plus sournoise encore. Celle qui se produit avant même de commencer.
Tu connais cette sensation. Tu prévois une heure pour boucler un dossier. Trois heures plus tard, tu y es encore. Et le pire, c'est que ça se répète, semaine après semaine, sans que tu corriges le tir.
Dans le prochain kit, on plonge dans ce que Kahneman a appelé le planning fallacy. Et on découvre pourquoi notre cerveau est programmé pour mal estimer le temps, et ce qu'on peut faire pour reprendre la main.
