Il est un peu plus de 18 heures. Le plateau s’est vidé. Les écrans sont noirs, les chaises repoussées en désordre, et le seul bruit qui reste vient de la climatisation.
Au fond de la salle, une lumière est encore allumée. C’est celle du responsable des gestionnaires de compte basés à l’étranger. Je le vois à travers la vitre, penché sur son écran, le front plissé, avec l’air de porter dix dossiers à la fois. Clairement, ce n’est pas le moment de le déranger.
Pourtant, ça fait des mois qu’une idée me tourne dans la tête : aller le voir et lui dire que son équipe m’intéresse. Je rêve depuis longtemps de partir vivre à l’étranger, et gérer des comptes à l’international serait le premier pas vers ce projet.
Chaque fois que je m’imagine pousser cette porte, les questions arrivent en rafale. Et si, de ce qu’il voit de moi, je ne fais pas l’affaire ? Et si le poste demande une expérience que je n’ai pas ? Plus j’y pense, plus la porte devient lourde.
Je ramasse mes affaires et passe devant son bureau.
« Bonne soirée. »
Il lève les yeux une seconde, puis replonge dans son écran. Rien ne m’invite à m’arrêter.
J’arrive devant la badgeuse. Mon badge est déjà dans ma main, à quelques centimètres du lecteur, et je m’arrête net.
Je range mon badge et je fais demi-tour. La salle me paraît encore plus sombre qu’à l’aller. Je la traverse jusqu’à son bureau, droit vers la seule lumière encore allumée.
Je toque à sa porte.
« Tu aurais dix minutes ? »
Il me fait asseoir et prend le temps de me décrire le poste, les comptes, le quotidien de son équipe. Puis il est honnête : pour l’instant, rien n’est ouvert, mais il pensera à moi.
Un an plus tard, je rejoignais son équipe.
Ce soir-là, pourtant, aucun poste n’était ouvert. Les équipes étaient complètes, les comptes déjà attribués. La chance est arrivée bien plus tard, quand un membre de l’équipe a démissionné sans que personne l’ait vu venir. Mais quand la place s’est libérée, mon nom était déjà dans sa tête.
On nous présente souvent la carrière comme un escalier, une marche après l’autre, dans l’ordre. La mienne ressemble davantage à un couloir plein de portes fermées, dont certaines ne s’ouvrent que si l’on frappe avant de savoir ce qu’il y a derrière.
Ce soir-là, je n’ai rien gagné. Je me suis donné une opportunité d’avoir de la chance.
Et si, dans une carrière, la chance se préparait bien avant d’arriver ?
Chance = Exposition × Saisie
Pendant longtemps, l’orientation professionnelle a reposé sur une idée rassurante : on apprend à se connaître, on choisit un métier qui nous ressemble, puis on avance marche après marche vers l’objectif fixé.
À la fin des années 1990, trois chercheurs ont pris le contre-pied de ce modèle : John Krumboltz, professeur à Stanford, et ses collègues Kathleen Mitchell et Al Levin. En observant des parcours réels, ils ont constaté que les imprévus y pesaient bien plus lourd que ce que les plans laissaient croire. Une rencontre, un départ, un projet qui tombe à l’eau, et la trajectoire change.
Quelques années plus tard, une équipe australienne menée par Jim Bright a voulu mesurer ce phénomène. Elle a interrogé près de 800 lycéens et étudiants. Près de sept sur dix racontaient qu’un événement imprévu, qu’ils n’avaient ni cherché ni anticipé, avait changé le cours de leurs choix.
Le hasard arrive donc à tout le monde. Ce qui change d’une personne à l’autre, c’est ce qu’elle en fait. Certains étaient déjà au bon endroit quand l’occasion s’est présentée, et ont su dire oui. Les autres ne l’ont même pas vue passer. Les trois chercheurs ont donné un nom à cette idée : le planned happenstance, qu’on pourrait traduire par « hasard provoqué ».
Personne ne choisit le jour où un collègue démissionne, où un client change de stratégie, où un poste se crée. En revanche, on choisit la place qu’on occupe ce jour-là. L’idée tient en une formule :
L’exposition regroupe tout ce qu’on fait pour qu’une opportunité passe par nous le jour où elle apparaît : dire ce qu’on veut, se rendre visible, entrer dans les bonnes conversations. La saisie, c’est notre capacité à réagir quand l’imprévu se présente : relancer, se montrer prêt, oser dire oui.
La démission d’un collègue, on ne la commande pas. Une conversation un soir à 18 heures, si.
Reste une question : comment développer, au quotidien, cette capacité à provoquer sa chance, sans attendre qu’un sursaut de courage nous pousse à agir ?
Les cinq compétences du hasard provoqué
Mitchell, Levin et Krumboltz ne se sont pas contentés d’observer le hasard. Ils ont aussi identifié cinq compétences qui distinguent ceux qui le transforment en opportunité. Aucune ne relève du talent. Toutes se travaillent.
On peut s’en servir comme d’un bilan, une fois par mois, en les passant en revue une à une. Souvent, il suffit qu’une seule soit en sommeil pour qu’une occasion nous échappe. Le but de ce bilan est simple : identifier la compétence qu’on néglige en ce moment, pour la travailler avant que la prochaine occasion se présente.
La curiosité. Quel sujet, quel métier ou quelle équipe m’intrigue en ce moment, sans que j’aie encore cherché à en savoir plus ?
La persévérance. Quelle démarche ai-je abandonnée au premier silence, alors qu’une relance aurait pu tout changer ?
La flexibilité. Quelle occasion ai-je écartée parce qu’elle ne ressemblait pas exactement au plan que je m’étais fixé ?
L’optimisme. Quelle opportunité ai-je jugée hors de portée sans jamais l’avoir vérifiée auprès de quelqu’un ?
La prise de risque. Quelle porte suis-je en train de contourner depuis des semaines, en me disant que ce n’est pas le moment ?
Laisser une adresse à la chance
Le hasard va continuer à rebattre les cartes de nos carrières : un départ, une réorganisation, un poste qui se crée. Ni toi ni moi ne choisirons le moment. Ce qu’on peut faire, en revanche, c’est s’assurer que les bonnes personnes savent ce qu’on veut avant que ça arrive, et être prêts à saisir l’occasion le jour où elle se présente.
Il y a peut-être une conversation que tu repousses depuis des semaines, en te disant que ce n’est pas le bon moment.
Si tu penses à quelqu’un qui attend que l’opportunité vienne à lui, cette édition est peut-être pour lui. Parfois, il suffit d’une conversation pour qu’on pense à nous le jour où une place se libère.
La chance finira par passer. Autant qu’elle sache où nous trouver.
