Kessel

On souffre plus de ce qu’on imagine (Sénèque)

2000 ans plus tard, Sénèque a toujours raison

J'avais un e-mail de trois lignes à envoyer. Il m'a fallu vingt minutes.

Je relisais chaque mot. Je pesais chaque formule. Je vérifiais qui était en copie, puis je vérifiais encore, parce que je savais qu'une personne lirait cet e-mail avec une attention particulière : mon manager.

Je l'avais raconté dans le kit 26, cette période où j'ai failli perdre mon poste. Un manager qui n'appréciait pas ma façon de travailler, et qui semblait collectionner mes erreurs comme autant de preuves contre moi. Pendant plusieurs mois, j'ai vécu avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Une erreur de trop, et mon poste pouvait être remis en jeu.

J’essayais d’être irréprochable, de prouver que j'avais ma place. Alors je surveillais tout. Mes e-mails, mes mots en réunion, le ton de mes réponses, la façon de m'adresser à chacun.

Mais à force de me sentir observé, je ne savais plus distinguer la réalité de ce que mon esprit fabriquait. Était-il vraiment en train de relire mon dernier message, ou est-ce que je l'imaginais ? Chaque scénario se jouait dans ma tête avant même d'avoir eu lieu. Et chaque scénario finissait mal.

Plus rien n'était naturel. Je m'épuisais à me protéger d'une menace bien réelle, mais jamais aussi grande que celle que je m'étais construite.

C'est à ce moment que je suis tombé sur une phrase de Sénèque, écrite il y a près de deux mille ans à son ami Lucilius :

« Nous souffrons plus souvent en imagination que dans la réalité. »

Elle décrivait exactement ce que je vivais. Ce fardeau, c'était moi qui le fabriquais, scénario après scénario.

Et je ne crois pas être un cas isolé. En début de carrière, on veut prouver qu'on est à la hauteur, alors le regard des autres pèse plus lourd. On anticipe le pire. On se prépare à des chutes qui n'arrivent presque jamais, ou qui font bien moins mal que prévu.

Mais pourquoi notre cerveau se trompe-t-il autant sur ce qui ne s'est pas encore produit ?

Pourquoi notre cerveau noircit ce qui n'est pas encore arrivé

Notre cerveau passe une bonne partie de son temps à simuler l'avenir. C'est utile, car anticiper permet de se préparer. Mais quand il s'agit de prévoir ce que nous allons ressentir, il commet deux erreurs, toujours dans le même sens.

Daniel Gilbert, professeur de psychologie à Harvard, et Timothy Wilson, professeur de psychologie à l'université de Virginie, ont passé des années à étudier une question simple : sommes-nous capables de prévoir ce que nous allons ressentir ? Leur réponse est non. Ils ont donné un nom à chacune de ces deux erreurs.

Le biais de durabilité

Prenons un coup dur : un projet qui échoue, une promotion qui nous échappe, une critique devant toute l'équipe. Quand on l'imagine, on surestime l'intensité de la douleur, et plus encore sa durée.

Dans notre tête, la blessure ne se referme jamais. On se projette des semaines, des mois plus tard, toujours abattu, toujours marqué, comme si le moment le plus difficile allait devenir notre nouvel état permanent.

La réalité est presque toujours plus douce. La douleur arrive, elle est réelle, puis elle s'estompe bien plus vite que prévu. La vie reprend son cours, et de nouveaux projets, de nouvelles conversations, de nouvelles préoccupations viennent occuper l'espace qu'on croyait réservé au regret.

L'oubli du système immunitaire psychologique

Quand un virus entre dans notre corps, nous ne restons pas sans défense. Notre système immunitaire se met en marche, sans qu'on ait besoin d'y penser. Il repère la menace, la combat, et nous permet de nous rétablir.

Notre esprit fonctionne de la même manière. Face à un échec, il active ses propres défenses : on relativise, on trouve du sens, on tire une leçon, on se tourne vers autre chose. Les deux chercheurs de Harvard et de Virginie ont appelé ce mécanisme le système immunitaire psychologique.

Le problème, c'est qu'il agit en silence. On ne le voit jamais travailler, alors on l'oublie complètement au moment d'imaginer l'avenir. On se projette dans l'épreuve comme si on allait l'affronter les mains nues, un peu comme si on redoutait une grippe en oubliant qu'on a des anticorps.

Ces deux erreurs se nourrissent l'une l'autre. Parce qu'on oublie notre capacité à rebondir, on imagine une douleur qui dure. Et parce qu'on imagine une douleur qui dure, on redoute l'événement bien plus qu'il ne le mérite.

Sénèque l'avait compris : ce qui nous fait souffrir, c'est souvent moins l'événement que l'histoire qu'on se raconte avant qu'il n'arrive.

Pendant des mois, je m'étais imaginé perdre mon poste. Dans ce scénario, je ne me relevais jamais. J'avais oublié que j'avais des anticorps.

Reste une question : comment faire preuve de discernement au moment précis où l'imagination s'emballe ?

Le rappel d'anticorps : se souvenir qu'on s'est déjà relevé

Notre système immunitaire psychologique a un défaut : il travaille en silence. Pour qu'il cesse d'être oublié au moment où l'imagination s'emballe, il suffit de le rappeler à notre mémoire.

La prochaine fois qu'un scénario catastrophe se met à tourner dans notre tête, on prend un instant pour se souvenir d'un événement difficile qu'on a déjà surmonté. Un refus, un échec, une période compliquée, un moment qu'on redoutait.

Puis on se pose une seule question : est-ce que j'en ai autant souffert que je l'imaginais ?

La réponse est presque toujours la même. La douleur a été réelle, mais plus courte et plus légère que prévu. Et on s'en est relevé.

Ce simple souvenir suffit à réveiller nos anticorps. Il rappelle à notre imagination qu'elle s'est déjà trompée, et qu'elle est probablement en train de se tromper encore.

Ce que notre imagination ne nous dit jamais

Notre imagination est une conteuse redoutable. Elle sait écrire la chute, la honte, le regard des autres. Mais elle oublie toujours le dernier chapitre : celui où l'on se relève.

Sénèque l'avait compris il y a deux mille ans. Ce qui nous fait souffrir, ce sont moins les épreuves elles-mêmes que celles que nous vivons d'avance, dans notre tête, des dizaines de fois.

Cette période sous surveillance m'a appris une chose : la menace était réelle, mais le scénario était le mien. Et j'avais oublié que je m'étais déjà relevé de toutes les épreuves qui l'avaient précédée.

La prochaine fois qu'un scénario catastrophe tourne dans ta tête, demande-toi : de combien d'épreuves que je redoutais me suis-je déjà relevé ?

Si tu connais quelqu'un qui vit en ce moment avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, transmets-lui cette édition. Parfois, il suffit qu'on nous rappelle nos anticorps pour qu'ils se remettent au travail.

Le pragmakit - Le kit pragmatique pour ta carrière

Par Adama Doye

À propos de l’auteur de Le pragmakit - Le kit pragmatique pour ta carrière …