Le poste rêvé ne figure dans aucune offre

Comment façonner son poste avant d’attendre qu’on le fasse pour nous

Au sortir du Covid, on m’a confié le premier compte de l’entreprise en chiffre d’affaires. Un seul client, celui dont les résultats remontaient jusqu’à la direction. Le poste avait été pensé ainsi : un responsable, un compte, et déjà de quoi remplir largement mes semaines.

Les premiers mois se sont bien passés. Les chiffres suivaient, les retours du client aussi. Alors j’ai fait ce que je faisais chaque fois qu’on me faisait confiance : j’en demandais davantage.

Un deuxième compte d’abord, que j’ai proposé de reprendre. Puis un troisième. Chaque nouveau client arrivait avec sa culture, ses habitudes, ses urgences à lui. Je voyageais plus, je découvrais des façons de travailler que je n’aurais jamais croisées en restant sur un seul dossier. Sans vraiment le formuler, j’étais en train de transformer un poste mono-compte en portefeuille.

Je voulais voir jusqu’où je pouvais aller, sans jamais reculer devant un obstacle.

Sauf que j’ajoutais des comptes sans jamais revoir la façon dont je travaillais. Mêmes réflexes, même organisation, pour une charge qui ne cessait de grossir. Jusqu’à ce matin, raconté dans un kit précédent, où mon corps a refusé de se lever.

J’aurais pu rendre un compte. J’ai choisi de tenir. Pour y arriver, il a fallu tout reconstruire : mes priorités, mes routines, la façon de répartir mes semaines entre les clients. Plutôt que de repousser mes limites, je les ai redessinées.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris. Ce poste, je l’avais adoré. Et ce que j’avais adoré ne figurait dans aucune fiche de poste. Je l’avais construit moi-même, compte après compte, presque sans m’en apercevoir.

Ce que j’avais fait à l’instinct, d’autres l’avaient observé, étudié, et transformé en méthode.

Ce que la fiche de poste ne dit jamais

En 2001, deux chercheuses en management, Amy Wrzesniewski et Jane Dutton, ont choisi de regarder le travail depuis la chaise du salarié plutôt que depuis le bureau des RH. On se représente souvent un poste comme quelque chose de livré clé en main : une fiche, des missions, un périmètre. Elles ont constaté que les salariés passent leur temps à en déplacer les limites, la plupart du temps sans en avoir conscience. Elles ont donné un nom à ce mouvement : le job crafting, que l’on pourrait traduire par l’art de façonner son poste.

Un poste ressemble à un appartement en location. Les murs porteurs appartiennent au propriétaire : l’intitulé, le salaire, le rattachement hiérarchique. On n’y touche pas sans son accord. À l’intérieur, en revanche, presque tout peut bouger. On change les meubles de pièce, on transforme le débarras en bureau, on ouvre une fenêtre restée fermée depuis l’emménagement. Deux locataires du même appartement finissent rarement par habiter le même lieu.

Pour réaménager, on dispose de trois leviers. Le premier concerne les tâches : en prendre davantage, en abandonner certaines, ou changer la façon de les mener. Ajouter des comptes à un poste pensé pour un seul client, c’est exactement ça. Le deuxième concerne les relations : avec qui on travaille, à quelle fréquence, de quelle manière. Plus de clients, ce sont plus d’interlocuteurs, et une place de plus en plus centrale dans une région. Le troisième concerne le regard : la façon dont on se représente son propre travail. Gestionnaire d’un compte ou responsable d’un portefeuille, le métier quotidien se ressemble, l’identité professionnelle beaucoup moins.

C’est là que se trouve le mécanisme. En modifiant ses tâches et ses relations, on modifie peu à peu le sens qu’on donne à son travail et l’image qu’on a de soi dans l’entreprise. Une synthèse de plus d’une centaine d’études, portant sur plus de 35 000 salariés, a depuis relié cette démarche à davantage d’engagement, de satisfaction et de performance.

Les études de terrain montrent aussi l’envers du décor : façonner son poste peut mener à la surcharge et au stress. Dans l’appartement, c’est le locataire qui fait entrer un meuble après l’autre sans jamais en sortir un seul, jusqu’au jour où plus rien ne circule.

Reste à savoir comment agrandir son poste.

Vingt minutes pour redessiner son poste

Il suffit de vingt minutes, un lundi matin, pour faire le point sur son poste levier par levier. Avec une seule règle en tête : chaque mission qu’on ajoute oblige à se demander ce qu’on allège en échange.

Côté tâches, trois questions. Quelle mission, aujourd’hui hors de notre fiche de poste, nous rapprocherait du poste que l’on vise dans deux ans ? À qui faudrait-il la demander ? Si on l’obtient, quelle tâche actuelle peut-on alléger, confier à quelqu’un ou mener autrement pour lui faire de la place ?

Côté relations, deux questions. Avec qui devrait-on travailler davantage pour que notre travail soit connu de ceux qui décident ? Quelle relation nous coûte de l’énergie sans rien construire ?

Côté regard, une seule question. Comment aimerait-on présenter notre poste dans deux ans, et que manque-t-il aujourd’hui pour que cette description devienne vraie ?

Personne ne viendra te le proposer

Personne ne t’enverra d’invitation pour agrandir ton poste. Les opportunités qui semblent tomber sur certains collègues arrivent rarement par hasard : elles arrivent chez ceux qui ont levé la main avant qu’on vienne les chercher. Demander un dossier de plus comporte un risque, celui d’un refus ou d’une charge mal anticipée. Ne rien demander en comporte un autre, plus discret : laisser l’entreprise dessiner seule les contours de ta trajectoire.

Alors pose-toi la question : depuis ton arrivée, qu’as-tu ajouté à ton poste que personne ne t’avait demandé ?

Si tu connais quelqu’un qui attend qu’on lui propose la suite, transmets-lui cette édition. Parfois, il suffit de savoir qu’on a le droit de demander.

Mon expérience m’a appris qu’un poste, on le reçoit, mais une trajectoire de carrière, on la construit.

Le pragmakit - Le kit pragmatique pour ta carrière

Par Adama Doye

À propos de l’auteur de Le pragmakit - Le kit pragmatique pour ta carrière …